les pièges à artistes
Suite à une hospitalisation de courte durée, mon fils a été à "l'école à l'hôpital". Thème de travail : le blason.

DSC03327

Il a fait ce que lui demandait la maîtresse : écrire et dessiner, il aime ça.

DSC03328
DSC03324
DSC03323

Par contre, il voulait sortir rapidement, pour ne pas manquer le cours d'histoire des arts du lycée (sortie cinéma : Vertigo)

L'infirmière se moquait de moi parce que je croyais, moi, sa mère, qu'il voulait réellement aller en cours et, se tournant vers lui : je comprends que tu veuilles sortir rapidement, mais ne raconte pas que c'est pour aller en cours.

Oui, mon fils fait des conneries, mais ça ne l'empêche pas de vouloir aller voir un film d'Hitchcock, si ça ne lui paraît pas crédible, à cette infirmière bornée, c'est peut-être parce qu'à elle, ça ne lui dirait pas grand-chose, aller en cours pour se taper un "vieux" film...

Ce sont des gens comme elles, je crois les vrais pièges-à-artistes :

DSC03322
|
public averti
Henry-Claude Cousseau a été mis en examen.

Pour comprendre cette mise en examen, on peut aller y voir à plein d 'endroits :

On peut lire cet article dans le monde , dans le blog de Philippe de Jonckheere il y a un autre lecture à faire, une information solide dans Le Terrier, avec les dessins 92, 93, 94 qui ne manquent pas d'intelligence "pratique" , dessins de L.L.Mars (pour qui ne maîtriserait pas encore le lexique de droite).

Je me suis jointe à l'appel*, en tant qu'écrivain, en tant que prof d'arts plastiques, bien sûr, mais aussi et surtout en tant que mère de famille de trois enfants.

Parce que je ne supporte pas qu'on présume de l'innocence de mes enfants pour bâillonner des artistes.
Parce que je n'admets pas que le corps fantasmé de mes enfants puissent servir de prétexte à des élucubrations d'extrême droite.
Parce que les pervers, les salauds, les malades, se sont eux.
Parce que lorsque mes enfants regardent la télé et ingurgitent des pubs entre deux dessins animés, je suis obligée de traduire, d 'expliquer, pourquoi ces images mentent, sont obscènes, n'ont pas lieu d'être sur scène ou sur écran, et que la pornographie est là, dans cette intention de faire du fric en flattant leurs envies juvéniles de jouer et en suscitant un besoin d'acheter qui, pour le coup, n'est vraiment pas de leur âge (et je crois ni du mien, du nôtre).
Parce que lorsque le corps de certains enfants est utilisé pour faire vendre de l'eau minérale ou du papier-cul, personne ne bronche et que je ne peux pas expliquer aux miens en quoi cette eau ou ce papier-cul sont au-dessus des lois de protection des mineurs. Impossible d'expliquer pourquoi et dans quel contexte ils pourraient se défroquer et montrer leur quéquette pour Ev*n et ce, contre de l'argent et pour en faire encore, de l'argent.
Parce que le corps de mes enfants leur appartient, et que la représentation que les artistes peuvent faire d'un corps d'enfant n'a rien à voir avec ce corps-là, parce que très tôt je leur apprend ça : l'art est un écart avec la réalité. L'art même réaliste, même hyperréaliste, n'a jamais cette crudité prosaïque qui sature notre la société de consommation.
Parce que mes enfants constituent un public bien plus averti que ces imbéciles censeurs, et que lorsqu'ils seront en âge de voir certaines oeuvres considérées comme "choquantes" ils le feront avec un sens critique et une pensée sensible qui ne peuvent pas totalement se construire sans recherche artistique.
Parce que le corps de mes enfants n'est pas innocent, immortel, ou je ne sais quel attribut fantasmé par ces "bien-pensants" de droite. Parce que ce n'est pas à eux de décider ce qu'un corps d'enfant représente, parce qu'ils n'en savent pas plus que ces artistes, ou que moi, que nous.
Parce que je me sens suffisamment adulte, moi, adulte et informée, pour savoir ce que mes enfants sont assez grands, ou pas, pour regarder. Parce que je fais confiance aux profs qui les encadrent, tellement plus qu'à d'autres parents d'élèves aux propos racistes, discriminatoires, homophobes (sans que jamais de tels propos fassent l'objet, pourtant, d'aucune mis en examen).

Je revenais de Thonon-les-bains lorsqu'on m'a envoyé cet appel*.
Thonon, où, dans le cadre des journées Lettres frontière, j'ai rencontré des lecteurs, des bibliothécaires, mais aussi les autres auteurs de la sélection.
J'ai notamment revu Pascale Kramer mais aussi Joël Bastard, descendu de la ferme de Beule nous dire un petit bonsoir.

DSC03269_2

Joël connaît bien Thonon, il m'a promenée un peu dans la nuit de cette ville.
Il m'a désigné ces colombages, avec des frises bien visibles de tout public :

DSC03275_3

DSC03276

Mais je me demande, faut-il les détruire, ces frises, au motif que des enfants puissent y faire trop attention ?

DSC03276_2

Et cet ange qui se touche les tétons n'est-il pas mignon ? Mais au fait, est-il encore angélique ? Et d'ailleurs, quel est son sexe ? Peut-on nier qu'il ait de beaux seins et de belles ailes ? Et son geste, est-ce celui d'une innocence perdue ?

DSC03276_3_2

*NOS LIBERTÉS - NOS DROITS

Nous tous, artistes, chercheurs, créateurs, intellectuels, diffuseurs, travaillant dans le domaine des arts, nous alarmons aujourd’hui des menaces qui pèsent sur nos libertés de pensée, de création et d’expression.
La mise en examen de Henry-Claude Cousseau, Conservateur général du Patrimoine, ancien Chef de l’Inspection générale des Musées de France, ancien Directeur des Musées de la Ville de Nantes, ancien Directeur des Musées de la Ville de Bordeaux, Directeur de l’École nationale supérieure des Beaux-arts de Paris, historien de l’art renommé, des chefs de : DIFFUSION DE MESSAGE VIOLENT, PORNOGRAPHIQUE OU CONTRAIRE À LA DIGNITÉ, ACCESSIBLE À UN MINEUR : DIFFUSION DE L’IMAGE D’UN MINEUR PRÉSENTANT UN CARACTÈRE PORNOGRAPHIQUE, comme ancien Directeur du CAPCMusée d’art contemporain ayant présenté l’exposition
Présumés innocents : l’art contemporain et l’enfance en 2000 à Bordeaux, nous concerne tous et nous lui exprimons notre soutien.
Alors que les
media, la publicité et tous leurs supports urbains utilisent les images de la violence au service de mobiles commerciaux et les diffusent massivement, nous nous indignons que soit nié le statut, durement conquis au fil des siècles dans notre civilisation, des œuvres d’art, de ceux qui les produisent et de ceux qui les accompagnent.
Cette mise en examen nous concerne tous, comme elle concerne chaque citoyen car la liberté est un bien commun et la création artistique, l’inaliénable expression d’une culture.
Signataires de cet appel nous affirmons notre entière solidarité à Henry-Claude Cousseau.

Si vous souhaitez vous joindre à cet appel, indiquez vos : nom, qualité, ville. Et renvoyez ceci à l’adresse suivante :

|
dire le lieu
(Comment un lieu-dit s'écrit, puis s'inscrit dans un paysage)

"Les Sardines", pour des raisons conjugales est le nom que nous avons donné à notre maison.

Des sardines en plein plateau, c'est aussi un impossible qui me plaît bien, et nous en avions marre des noms pittoresques, La Burle, Le Rocher de truc, Le Suc de machin, La Ferme de bidule, La Bergerie de chose...

DSC03403

Alors sur notre adresse, ça commence comme ça : Pagano, "Les Sardines", La (Bip)*...
Les facteurs en ont pris note et chemin.

Parce qu'il est facile de se perdre sur ce plateau, et que d'aucuns, voulant juste voir les éoliennes, et se retrouvaient sans-gêne chez nous, nous avions planté ces panneaux confectionnés par ma soeur.

SANY0079

Il n'y a pas longtemps un de mes élèves qui connaît un peu le coin, me demande si j'habite à la (Bip)* ou aux Sardines, parce que, madame, m'explique-t-il, vous m'avez dit que vous habitiez à La (Bip)*, mais c'est pas plutôt aux Sardines ? Vous comprenez, Les Sardines, c'est pas pareil, c'est pas tout-à-fait au même endroit. J'étais tellement bluffée qu'il parle des Sardines comme d'un hameau, un lieu dit, que je ne lui ai pas dit, mais non, Les Sardines, c'est juste le nom de notre maison, ça n'existe pas, c'est nous qui avons mis le panneau.

Et puis lundi soir, en revenant des rencontres avec les lecteurs de Thonon-les-bains et Clichy-sous-Bois, je freine pour tourner chez nous et je vois dans les phares un panneau en métal tout neuf, oeuvre municipale, montrant la direction des éoliennes d'un côté, et des Sardines de l'autre : notre histoire d'amour est devenue un lieu-dit.

DSC03816_2

Voilà c'est tout simple, pour créer un nom de lieu il suffit de le dire, le faire écrire, le faire passer dans les mains du facteur, dans la tête des gens.

Un jour peut-être ce nom se retrouvera sur une carte, mais ce ne sera pas spécialement parce que j'ai mis une carte au dos d'un roman, mais plutôt parce que j'aurai fais mentir sa narratrice :

J’avais dit oui pour délivrer les branches basses des sapins prises dans la neige et m’amuser, comme lorsque j’étais petit, du ressort soudain et mouillé. Pour repérer les anciens chemins juste à l’absence du mort bois, ces chemins de forêt évidés à hauteur d’homme. Pour marcher là où les arbres ne poussent plus à force de marches séculaires. J’avais dit oui pour marcher sur les marches à peine oubliées des autres. Avec mon frère on avait ce jeu, repérer les chemins disparus, mais pas tout à fait, les anciennes routes communales entre les lieux-dits en ruines, des lieux qui ne sont plus nommés que par les vieux.

Les Adolescents troglodytes, à paraître (POL, janvier 2007)

*Ce lieu-dit étant trouvable sur une carte (et "Les Sardines" pas encore, je ne le nomme pas publiquement, ayant eu disons quelques problèmes - mineurs mais quand même - avec un lecteur un peu "zélé")

|
police de caractère
Il a du caractère, il n'est pas toujours facile... mais il en faut, pour écrire, du caractère. Pour écrire dans n'importe quelle police. Il me reproche souvent d'être trop curieuse. Ce texte doit être publié dans le journal du lycée, est-ce qu'il s'agit d'un secret ? Je me le mets en ligne ce matin, si mon fils n'est pas content, je le saurai cet après-midi, il me fera un comment taire. Ce soir donc, son texte n'y sera peut-être plus...

DSC03257

Un été, Sylvère avait envisagé d'ouvrir sa mallette aux trésors, celle de son enfance. Pour se souvenir de ses secrets. Il n'était plus sûr du code. Alors il y avait été aux tenailles, puis à la hache.

DSC03254

C'est étrange de lire sa prose : c'est une peu comme ouvrir cette valise. Son écriture ressemble à la mienne au même âge, mais avec ses mots à lui, un peu, comment dire... écrits à coups de hache, et aussi, ce qui me frappe le plus, avec, presque, une écriture de garçon. L'adolescence est très sexuée, j'aurais pu m'en douter, que son écriture serait masculine*. Et voilà ce qui nous sépare le plus je crois : jamais je n'aurai cette idée d'ouvrir mon jardin secret à la hache. Je lis les mots de mon fils aîné et je n'en fini pas de comprendre combien nous sommes proches et étrangers l'un à l'autre, essentiellement par ce mystère : j'ai eu un garçon**, devenu si grand que je ne peux plus le porter depuis longtemps, tandis qu'il soulève des billots bien plus lourds que moi.

DSC03261

Choisissez-en un ou plusieurs... ou rien. (Quik-Dark)
l’italique :
Secte

Bienvenue chez les malvenus, entrez dans le cercle, entrez dans le ring céleste, sous mon auréole vicieuse à contresens. Le Backstage V.I.P. pour l’apocalypse ou l’éllipse, c’est 300€ Toute Tuerie Comprise, ou en nature polluée.

le gras :
Saveur (pompée)

Je vœux juste une langue pour tirer (porc tu hère), une langue pour parler, une langue dans ma bouche, tirer, tirer sur la solitude et tirer la timidité, entre ses lèvres, sans moustaches comme mon regard sans maître ni élève, je m’élève, sur cet être, cette lettre qui me fût fatal(e)...
Je suis arrivé à un stade d’indifférence totale, hier soir il y a eu des coups de feux mouillés dans mon quartier, c’était en bas de chez moi et je suis resté allongé, les gens disent que c’est mal, es-ce mal d’aimer ? Mal aimé ? je vois deux fois mieux en double mon regard est malmené, que faire à part me la ramener ? ramer ? c’est au fer rouge qu’on m’a amené, pour me ramener, rien à faire, le jour d’avant je me suis souvenu qu’on était hier, j’ai bon dos, le dos de la cuillère, ma tête est têtue comme une poudrière, quand la vie m’a accueillie dans son bordel histoire de me faire dépuceler, ça s’est très mal passé, c’est à cause de mon passé, que j’aime pisser, avec ma faux mes fautes et ma capuche à la mort je ressemblait, ça dépasse l’entendement j’ai entendu crier cirer “à la mort !” quand je suis passé, mon sang est glacial et mon regard mord comme pince un cétacé, quand le poulailler des coquettes caquette “c’est assez !”, c’est dans leurs becs, que les chiens bouffent des croquettes, en fait, je suis comme tout le monde j’aime la fête, vaut mieux fêter la fessée, et je prend des risques en train de me mouiller, sauf que mon existence repose sur un cachet, d’aspirine, j’aspire, je suis “in”, de la couleur de mon teint, sur ma tête de mule qui ne se comprime quand on la tiens, tien dans ta tête c’est pas compris, dans mes textes toutes mes saveurs et mes primes sont comprises, ça y vas ça y est, c’est arrivé, j’ai mis les doigts dans la prise, à mon arrivée, la salope je ne l’avais pas vue elle s’était cachée, sous un cachet de la poste, cachez-vous tous à vos postes, mon postit me rappelle, je suis en train d’écrire un poème avec entrain, donc je disais, enfin j’écrivais : enfin un cachet de la couleur de la coke, des bulles de coca et du plâtre, fais gaffe, ses vapeurs toxiques quand tu le grattes, sont plus eufollisantes, enlisantes, que l’Absinthe, comme l’amour ah ! la feinte !, la Burn m’endors et l’alcool me réveille, alors je veille, mais ça ne vaut pas le miel, des yeux de cette abeille, piquante comme une rose, cette folie cette fille maintenant femme devant qui rien je n’ose, a de si belles pupilles que tu ne sait même, pas si elle te regarde, j’aimerais qu’elle m’aime, et si tu la vois par mégarde, prend, et reste sur tes gardes, mes conseils tu te les tutoies et tu te les gardes, cet être féminin est le meilleur réveil de la planète, et moi la drogue, faut que j’arrêtes...

le souligné :
3 heures (scientifiquement et artistiquement prouvées)

Quand tu dors trois heures par nuit tu comprends que ta journée commence quand tu te réveilles et non à la première heure de cours, eh ! t’es au courant ? la musique est un courant qui cours et emportes le cours, les courses et l’existence courte, une course de frénésie qui coupe court et dirige, irrigue, les dirigés, vers l’héroïsme, l’érotisme (enivrant comme l’héroïne) de la banalité, entassés dans des cartons, dans lesquels ne dorment plus les marginaux, 3 heures, anaphore pour ne pas dépasser dans la marge, 3 heures de repos, 21 heures de vie, trois, 90 jours de vie par an, apprendre à apprendre à n’en pas profiter, 3 heures pour résister au profit qui emplâtre la face à nos profils, 3 heures une auréole vicieuse de bruit, une vie au bout du fil, 3 heures de défit, de déficit, devant les défilés de diversité on se défile, pourtant on est plus des garçons, des filles, on est un ménage à 3 : Travail, Famille, UNiformisationm ; la vie : une boîte d’oeufs qui nuit, tenue correcte exigée, enfants, retraités et marginaux non-ad mis ; l’existence : tu ris, pas de tuerie sale truie, une free party, une utopie, une anarchie, avec trois heures de sommeil par nuit...


* On parle souvent d 'écriture féminine (est-ce qu'elle existe, ou pas, etc) et très peu d'écriture masculine : ce serait l'écriture tout court. Or, à moi il me semble que très très peu d'hommes écrivent de manière sexuée (les femmes beaucoup plus) - là je ne parle pas des ados, je parle des écrivains on va dire "adultes" ... De tous les textes lus ces derniers mois, je ne pourrais dire si un homme où une femme les a écrits (sans se préoccuper des thèmes, en ne regardant que l'écriture). Et quand je ne peux pas le dire, et bien soit je constate (j'en ai connais deux, Cécile et Mallaury pour ne pas les nommer, qui s'amuseraient beaucoup avec ce "constater" là, placé ici...), soit je constate, donc, que c'est un homme, soit que c'est une femme dont je me dis qu'elle écrit mal ! L'exception étant encore et toujours cet homme écrivain, cet homme écrivant, Joël Bastard (il dit qu'il a une écriture physiologique, pour expliquer cette présence de son corps), dont l'écriture masculine est tellement travaillée qu'elle est à la fois très sexuée, et universelle : humaine. Elle passe par le genre pour le transcender.

** et même
deux, mais le petit encore est si petit. Plus une fille, dont l'adolescence commençante se révèle encore plus compliquée et difficile...
|
“rien n’a changé, depuis qu’on n’y est jamais allé”
À peine arrivée à Lausanne, je me suis plongée dans un livre.
Pas dans le livre que j'étais en train de lire (comme Claudine Galéa, je ne sors jamais sans un livre), mais dans le lieu d'un livre.
Je me suis retrouvée dans Je dis tue à tous ceux que j'aime d'Olivier Sillig.

DSC03202

Lausanne est en travaux depuis plusieurs années. Il y a des palissades partout.

DSC03203

Les palissades, leur entêtement jaunâtre dans toute la ville, étaient telles qu'Olivier Sillig les a décrites.
Renseignements pris, Olivier Sillig est bien de Lausanne, et il écrit souvent à la bibliothèque (la BCU) où j'étais invitée, elle-même cernée par les travaux.

DSC03200

Installée dans mon hôtel, avec une belle vue, je pouvais voir jusqu'à sur 6 grues.

DSC03205
DSC03161

Je me suis promenée dans la ville pour lire avec les pieds.

Et ça m'a enchantée, de prendre ces images, de prendre en images l'intérieur d'un livre, de prendre les visages des mots.


DSC03214DSC03218

Je me suis souvenue alors d'un autre livre, un livre que j'ai lu il y a très très longtemps, où il était question d'arpenter comme ça des phrases. Aller là où on n'était allé qu'en lecture, et, constater que “rien n’a changé, depuis qu’on n’y est jamais allé” : le très beau Sept villes d'Olivier Rolin.
|
une lecture avec l'accent
Marika Dreistadt est une actrice de théâtre de la cie du Théâtre en flammes (mais pas seulement). Elle a, bonne élève, mis des années à perdre "l'accent". L'accent de Tarbes.

DSC03179

Denis Maillefer, le metteur en scène du Théâtre en flammes lui a demandé de le reprendre pour lire Le Tiroir à cheveux, il préférait, disait-il, "ancrer le texte dans le sol". Et c'était bel et bien (presque) le même accent que j'avais en tête en écrivant ce livre, sauf qu'après, une fois le livre publié, je l'avais mise de côté, cette sorte de version originale, et je ne parlais plus que de celle dont on me parlait, la version écrite.

DSC03178

Alors ça m'a fait tout drôle d'entendre Marika à la BCU de Lausanne lundi. Au début même ça m'a surprise, presque choquée, je trouvais sa façon de lire "vulgaire", trop directe, trop brutale (elle faisait la "piche", comme on dit chez nous), elle s'est même arrêtée pour manger une clémentine trouvée dans le tiroir de cette petite table pour seul décor, et à continué sa lecture la bouche pleine...

DSC03175

Puis, peu à peu, j'ai retrouvé tout le fond sonore du livre, et même des mots qui n'y étaient pas, des mots qui étaient comme sous-entendus par la lecture de Marika, comme à l'arrière-plan de cette histoire. Dans cet accent il y avait aussi des paysages, des odeurs, des sensations oubliées : tout le hors-champ du livre.

Pour écouter il faut aller sur la page
rencontres.
|
écouter lire
Lire son propre texte à haute voix, c'est nécessaire dans l'écriture, mais c'est toujours quelque chose qu'on préfère faire seul, lorsqu'on hésite encore sur les mots.
Parfois on ne refuse pas de lire le texte fini, en public, non sans émotion et bafouillages.

Mais ce qu'on aime par-dessus tout, c'est entendre les autres lire ou lire les autres.
Entendre les auteurs lire leurs propres textes, et pourtant ils le font souvent mal, mais c'est ce "mal" là qui est prenant.

Charles Juliet a écrit sur les voix dans "L'autre faim", on peut voir/écouter cet extrait de Juliet lisant justement ce passage sur les voix, et c'est beau beau beau.

Il y a aussi les heures qu'on passe à lire des histoires à nos gosses, avec des images sonores qui reviennent plus souvent que d'autres : plus de 15 ans que je m'y colle, au Grand échalas*...

Le Grand E

Les enfants eux-mêmes se lisent ces histoires, les plus grands faisant découvrir leurs préférés aux petits.
Sans doute ma mère faisait-elle de même, je n'en ai pas de souvenir, mais c'est impossible autrement.

Et puis il y a les livres lus par les hommes, avec leurs belles voix profondes.

Lorsque j'ai rencontré le père de mon fils, je lisais en silence Les Mémoires d'Adrien de Yourcenar (ou c'était L'Oeuvre au Noir ?)**. Il s'est assis en face de moi et m'a proposé de me lire Flaubert. C'était ce que je préférait de lui, cette voix me lisant Salammbô. On avait une histoire d'été, très libre et légère, mais à chaque fois il y avait cette lecture, et ça c'était sacré. Sauf qu'un jour où je n'avais pas envie de l'attendre, j'avais fini le livre toute seule, et ça l'avait mis dans une colère impressionnante. Il était jaloux de ma lecture solitaire.


Le père de mon fils me lisait lui les phrases sans bornes de Flaubert, et m’envoyait des lettres courtes, très précisément justes. Il n’y a pas une seule hésitation dans les textes froids que j’ai reçus. Je lui ai écrit moi aussi, un peu plus tard : je lui parlais de ma solitude et de cette liberté que je n’aurai plus jamais. Je lui parlais de ma liberté et de cette solitude dans laquelle je serai toujours. J’étais enceinte et décidée. Il n’a jamais répondu.

(...) je voulais garder cet enfant envers et contre tout, contre tous, et s’il le fallait peut-être contre lui.
 
(...) son silence grandit à mes côtés.

(...) Sur la plage, avant la fin de la nuit, bien avant de sentir mon fils se placer, se tourner dans mon ventre, j’avais déjà perdu le regard de son père. Il s’était levé pour pisser face à la mer. L’aube commençait à se tordre sur la plage, près de l’embouchure où le fleuve se mélangeait à la mer en prenant des couleurs soutenues, dans les bleu roi, bleu sombre, tous ces bleus que j’aime tant. J’attendais le matin, je questionnais cet homme debout devant les vagues. On aimait parler ensemble, très près l’un de l’autre, il n’était pas nécessaire d’aller plus loin, et déjà attendre le jour c’était beaucoup pour mon âge. Je n’étais pas ambitieuse de grandes histoires d’amour. Je finissais mes vingt ans avec une insouciance aussi grandiose et saugrenue que son idée de pisser au reflux. Le fleuve se mêlait plus que jamais à la mer, les bleus finissaient par se confondre. On était rentrés avec le jour pour se débarrasser de l’humeur de la mer et faire l’amour sans aucune précaution, mais c’était si tôt encore ce matin-là dans ma vie, que je ne pensais pas plus aux maladies qu’aux lendemains. Je ne me sais plus très bien à quoi je pensais. J’étais comme l’auditrice libre de cet homme. Il me lisait
Salammbô et me racontait ses affaires d’amour du jour, de la nuit, enfin, ses affaires.

On vivait dans une nuit d’été sans vent, une nuit sans début ni fin. Cette nuit n’était faite que d’un soir hésitant jusqu’à l’aube : si longue la menteuse mais si courte. J’écoutais tout ce qui se passait, j’étais attentive à ce temps sans fin. J’étais patiente comme cette nuit. J’étudiais, curieuse, les mensonges de cet homme qui me faisait la lecture.

Pour être chez moi, récit, édition du Rouergue, mars 2002


*à force d'ailleurs le livre s'abîme, et il est introuvable, donc si vous voyez un jour un exemplaire plus ou moins neuf de ce livre, merci beaucoup de m'en avertir : Le Grand échalas, texte de Rose Impey, illustrations de Moira Kemp, éditions du Seuil

** tiens, ça me fait penser, il vient de commencer Les Nouvelles Orientales (pas le père, le fils)

|
le dos du livre (suite)
"Une quatrième de couverture, ça doit forcément être un texte"

a dit sa prof de lettres à mon fils*... Me voilà bien embarrassée.

couv_ado001_4

Pourtant, je ne pouvais pas mieux je crois à la fois résumer, introduire, présenter l'histoire et le ton des Adolescents troglodytes qu'avec ces tracés. Lignes de routes et de cours d'eau sans nom, un itinéraire mi-imaginaire, mi-réel, calqué sur une carte puis déformé, une errance en altitude (quelques chiffres épars pour la désigner), un bout de Loire (non étiqueté comme tel), et, comme une orbite, un trou, une pupille pas bien ronde**, un ventre, le lac, mon lac, ma pause, par où commence et finit le livre.

couv_ado001


*("écrire, publier, lire" est au programme de la seconde)

** Cécile a une pupille comme ça, déformée, très belle : la pupille déborde sur l'iris, ça fait une tache.

A 15.01.2006 DOUBLEPSYCHE (256)
|