Avant de raconter l’émouvant “croisement” d’avant-hier, qui m’a poussée à rouvrir ce blog, je dois faire un petit préambule, sinon on n’y va rien comprendre.
Il y a un petit moment, Martine Laval m’avait passé commande d’un texte sur Barbara.
Il s’agissait selon ses termes d’écrire une nouvelle, une “vraie fiction”, autour de… sur… à partir de… Barbara. Inventer une histoire, quoi, avec un petit lien avec la chanteuse, partir d’une mélodie, de paroles, d’une photo, d’un souvenir, et se laisser aller.
Or Barbara évoque dans une chanson, “Mon Enfance”, une petite ville où elle a été collégienne, et moi, dans cette ville, j’ai été prof en collège…
Ce qu’elle appelle enfance est l’âge de 15 ans.
J’avais donc eu l’idée de faire cinq portraits de collégiennes de 15 ans : quatre de mes élèves (ou plutôt, plusieurs de mes élèves, mêlées sur quatre portraits), plus moi (j’ai découvert Barbara à cet âge-là). Cela s’appelait “5 fois 15 ans”… en voici le brouillon.
Trouvant le texte trop long, Martine Laval m’avait demandé de couper un passage.
Mon texte est devenu “4 fois 15 ans”.
Or ce passage était l’évocation de deux de mes anciennes élèves, mêlées en une, dont j’ai encore le souvenir très fort : Lolita et Amy. Ces deux élèves, qui ne se connaissent pas d’ailleurs, étaient très créatives, elles avaient toutes les deux un caractère très marqué et une histoire familiale très complexe et très douloureuse.
J’ai pu garder quelques traits de Lolita, mais rien d’Amy. J’étais chagrinée, et j’ai dit à Martine Laval : “je m’en fous, je le mettrai ailleurs”.
J’en ai placé placé une bonne partie dans Les Mains gamines…
J’avais créé, dans mon texte sur Barbara, un prénom, Lila, pour unir ces deux collégiennes. Dans Les Mains gamines, j’ai surtout replacé ce qui concernait/évoquait Amy (prononcer à l’anglaise). Et, si je voulais indirectement parler d’elle, je ne pouvais pas en faire le personnage central de ce roman. Je voulais pourtant garder le “cours, Lila, vas-y cours”… J’ai donc transformé “Amy” en “Emma”… brouillant dès lors beaucoup de pistes (la suite au prochain billet).

Pendant le cross du collège, elle a enlevé ses chaussures pour courir pieds nus, et moi je me suis dit, c’est pour fissurer les parois de son scaphandre. Elle est passée près de moi et j’ai vu se dessiner une fente, je la voyais progresser, je la sentais s’élargir à l’intérieur même de mon ventre. Je sentais en moi quelque chose s’ouvrir, je lui disais sans mot, cours, Lila, vas-y cours, mais un surveillant s’est placé entre elle et moi. La principale veut te voir immédiatement. Elle s’est assise, elle a frotté lentement ses pieds pleins de terre, elle a remis ses baskets, et la lézarde s’est toute ratatinée en moi.
(extrait de “5 X15 ans”)
Pendant le cross de l’école, elle avait enlevé ses chaussures pour courir pieds nus.
C’était le cross du collège et des écoles, le cross annuel autour du stade de foot. Le cross de Noël.
Tout le monde, et il y en avait du monde, avec les deux écoles et le collège, tout le monde la regardait et moi je m’étais dit, c’est pour fissurer les parois de son scaphandre. C’était manière de dire non, de dire je m’en fous, je suis libre, je suis libre malgré vous. Elle était passée près de moi et j’avais vu se dessiner une fente, tout autour d’elle, je la voyais progresser, je la sentais s’élargir à l’intérieur même de mon ventre. Je sentais en moi quelque chose s’ouvrir, je lui disais sans mot, cours, Emma, vas-y cours, mais le directeur de notre école s’était placé entre elle et moi, pour lui chuchoter, furieux, je ne sais quoi à propos de son impudeur, son insolence.
Elle s’était assise, elle avait frotté lentement ses pieds pleins de terre, elle avait remis ses baskets, et la lézarde s’était toute ratatinée en moi. (extrait des Mains gamines, POL, 08)