Adèle
Je le cherchais depuis quelques jours dans les cartons de mon grenier, sans succès (pourvu que le loir...). Je viens de le retrouver. Mon exemplaire de Batailles dans la montagne de Giono.

Je voulais retrouver, relire, me remettre dedans, encore un fois, ce passage que j'ai lu aux feuilles d'automne*, parce que c'est dans ce passage que ma narratrice va se donner/trouver un prénom, rendu nécessaire par le tutoiement des gamins qu'elle transporte (voir "la chauffeuse, on la tutoie").

D'ailleurs la phrase exacte de Sylvère est "les chauffeurs qu'on connaît bien/voit souvent ou les tutoie par leurs prénoms"

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J'écris "se" donner/trouver parce que (et la remarque de Sylvère tombe très bien) "se" chercher un prénom fait aussi partie du "parcours" trans. Il ne s'agit pas forcément de féminiser (ou masculiniser) un prénom déjà porté, mais aussi renaître dans son vrai corps et de cette seconde naissance les trans en sont à la fois acteurs et sujets (les filles en particulier, dont l'opération implique les mêmes soins que pour une accouchée).

J’avais pris beaucoup de calme aux soins post-opératoires, qui m’occupaient chaque jour au moins deux ou trois heures en tout. Je les faisais patiemment, je me sentais excessivement sereine. J’essayais de ne pas toucher mon clitoris, un reste du gland préservé et innervé. Il était tellement sensible que mettre des jeans m’était difficilement supportable. Les exercices de dilatation avec des godes chirurgicaux étaient plutôt désagréables, mais j’avais rencontré chez le kiné une jeune maman avec qui j’étais devenue copine, et j’aimais bien la retrouver. Je lui parlais de ma seconde naissance. Elle me racontait sans pudeur son épisio ratée, sa colère, ses problèmes de relation avec le bébé, le père inutile, le grand frère inquiet, tous les soucis sans fin des suites de couches. Je la surprenais en train de faire des petits crobards. Elle refermait vite son cahier en rougissant, je voudrais bien écrire un roman, et ça devient toujours une BD sans bulle, mes mots sont introuvables. Elle pleurait à mon histoire, je m’étais confiée totalement, elle était si nature, fraîche, blanche, belle, sincère. Je sentais qu’elle pleurait sa propre histoire en écoutant la mienne, mais ça nous faisait tellement de bien à toutes les deux, ces pleurnicheries intimes.

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Appeler ma narratrice Adèle, c'est aussi rendre hommage à ce livre, qui compte beaucoup pour moi, et qui de toute façon était déjà très présent dans Les Adolescents troglodytes où il y a bien sûr une ferme engloutie par une retenue d'eau.

Et à ce passage extraordinaire, dans lequel Adèle Cotte, donc, est tuée par le taureau de Leppaz, surgit des eaux.

J’aimais beaucoup aller voir les chevaux, les entendre, les entendre bien avant de les voir. Pas les entendre, non, plutôt sentir leurs bruits peser sur le sol, des centaines de mètres tout autour. J’aimais marcher sur leurs vibrations étirées, corpulentes. Je me laissais trembler dans leurs trots écartant les fibres de la terre, lourde elle aussi, malmenée.
J’étais dans un livre qui ne me quittait plus. Je l’avais emprunté à la bibliothèque du lycée parce qu’il décrivait la lutte contre une inondation dans la montagne. Je m’étais embarquée dedans et j’avais décidé de ne jamais le rendre. Il y avait un passage très beau, où une vieille dame se faisait éventrer par un grand taureau sortant des eaux qui recouvraient les champs. Le bruit des chevaux remontait dans mon corps avec ce souvenir, et je me suis jurée un soir de choisir le prénom de cette vieille pour ma seconde naissance, en espérant finir toute ratatinée comme elle, toute menue, dans un corps à corps démesuré avec le paysage en mouvement.

Les Adolescents troglodytes, à paraître (POL, janvier 2007)

Tiens, j'avais complètement oublié que ce livre portait la marque de mon beau-frère, comme quoi la grosses bête cachait la petite dans mon souvenir.

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* pp 327 à 331 de l'édition en folio, lecture dans "bibliothèque idéale aux feuilles d'automne", page entre voir.

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