
Photos de Cécile pour la couverture de La Rivière, la rivière, texte dont on m'a demandé de changer le titre.
Les photos de Cécile n'ont pas été retenues, trop froides, paraît-il. Mais je les trouvais si belles, et pertinentes, surtout celle-là :
et puis il y avait celle de mon propre lavage, un peu redondante par rapport au texte, mais si belle que je l'ai utilisée comme support de ce site :
Un après-midi vers six heures, ma mère dormait dans
son bain, elle dormait sans dormir. C’était
l’automne dernier, il avait plu toute la
journée. Elle était comme inerte. Ni son corps ni
l’eau n’avaient le moindre mouvement. Les
eaux dormantes sont des eaux mortes. Et les morts,
avant d’être enterrés, sont des dormeurs. Ils
reposent. J’ai mis ma main dans l’eau,
elle était presque froide. J’avais peur que ma
mère ne puisse plus jamais se réchauffer. Elle était
plus blanche que d’habitude. Je cherchais un
moyen de la faire rougir sans la réveiller. Je savais
comment prendre ma mère : isolée. Une grande
fatigue était lisible sur son visage. Elle était
blanche, blanche sur son visage blanc, elle était
dure, dure sur son visage dur.
Je me suis assise sur le tapis au bord de la
baignoire. Elle a ouvert les yeux, elle s’est
mise à bouger, tout doucement. Elle frottait son dos
nu contre l’émail. Ses mains se cramponnaient à
quelque chose dans l’eau, peut-être à
l’eau elle-même. J’aurais voulu penser
comme elle, un peu de travers, et m’accrocher à
l’eau. Le mouvement de ses mains faisait des
remous et l’éclairage indirect dans la salle de
bain donnait à ces tourbillons des lumières
corporelles. Ses larmes étaient aussi peu discrètes
que d’habitude. Je recevais ces couleurs, les
siennes, cette aquarelle sur son visage, ses jambes
si blanches dans l’eau, sans savoir combien de
temps ma mère prendrait pour se laver. Pour émerger
tout à fait, se lever comme Yaku. Revenir à nous.
Le soleil inattendu a gagné tout l’espace du
vasistas, et les lumières sur la peau de ma mère sont
devenues presque surnaturelles. J’ai éteint le
plafonnier. Dans la pénombre corrigée par le soleil
d’automne, ce soleil si particulier
d’après la pluie, ses bras chauds dans
l’eau froide et stagnante remuaient de très
légères exhalaisons phosphorescentes.
Je me suis soudain souvenu des paroles de sa mère.
J’avais très peur de ma grand-mère. Je
l’ai peu connue. Elle est morte, en mer, quand
j’avais huit ans. Pour moi, c’était une
sorcière qui ne savait pas raconter les histoires.
Pas comme mon père. Elle ne savait que prédire,
effrayer. Elle parlait dans un patois breton
sinistre. Elle disait : si tu le vois, ma fille,
Keleren, le follet, prend garde. Il tient à la main
un tison bleu, vert, bleu, violet. Il volette
au-dessus des marais. Il faut ouvrir le couteau, la
lame en angle droit avec le manche, comme ça,
regarde. Elle saisissait de sa main sèche mon menton,
et tournait mon visage grimaçant vers le sien.
Regarde ! Elle ouvrait ce couteau qui ne la
quittait jamais, juste devant mes yeux. Et tu le
plantes en terre le plus près possible du feu. Sinon,
il va t’emporter et te noyer. Keleren,
c’est une âme en peine… Comme
celle-là ! Elle se tournait brusquement pour
désigner ma mère, qui haussait les épaules.
Le soleil avait disparu du vasistas. Je la regardais,
ma mère, bouger dans l’eau mollement, comme une
revenante. Sa propre mère depuis toujours, aussi loin
que je me souvienne, l’avait prise pour folle.
Elle me répétait tout le temps ça, ta mère est folle,
folle furieuse. Et moi je répondais menteuse,
c’est toi l’enragée.
Pas devant les gens,
édition de La Martinière, février 2004