cordes
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Mon frère seul au-dessus des failles de la montagne, des semaines, des mois, à dormir dans une cabanne de chantier, il préfère rester suspendu solitaire qu' appeler sa grande soeur. Rigoler sans rire avec ses collègues à peine entrevus, encore encordés à la pause sandwiches. Étourdi par le silence particulier du vide, ce bruit de la solitude des centaines de mètres de pans rocheux en-dessus, en-dessous. Gardé par l'équilibre. J'essaie de l'imaginer en me souvenant des lettres qu'il m'écrivait. Il m'écrivait beaucoup avant mon opération. Je me faisais des dessins de ses lettres dans ma tête, parfois sur des petits papiers. Je griffonais un bonhomme au bout d'un fil et c'était lui.
C'est peut-être ce qu'elle fait la sorcière, des illustrations, des petits story-board à partir des histoires lues dans ses livres. C'est peut-être des dessins minuscules, ce que les autres prennent pour des gribouillis ou des grimoires.
Moi je n'arrivais pas bien à me représenter le balancement de mon frère, les mouvements de ses bras et de ses jambes, ni les grimaces de son visage. J'ai peur de l'oublier son visage. Je ne l'ai pas vu depuis dix ans. Mon frère à part comme un poisson d'en haut, pulsant dans un tressage d'acier, agité mais calme, réparant un filet Anti Sous-Marins, pour sécuriser les grosses écailles instables au-dessus des routes, soutenir les encorbellements centenaires. Je pense aux conflits potentiels, aux renoncements militaires. Mon frère installait sans y penser des filets ASM, récupérés dans l'océan après la guerre froide (il m'écrivait ça, sans y penser). Maintenant ce sont des filets tout neufs, fabriqués pour un aménagement pacifique du paysage. On continue à les appeler des filets Anti Sous-Marins, mais au lieu de se gonfler d'eaux profondes ils surplombent des routes altitudinales, presque aériennes. Des filets dynamiques et puissants, avec serre-câble, pour tenir la montagne comme on retiendrait une masse de guerre sournoise, avançant sous les eaux de l'air. Les cordistes s'en enroulent le torse, pour les hisser très haut, quand l'héliportage n'est pas possible, un peu déstabilisés par les charges, des hommes suspendus assymétriques.
Ils remontent vider les filets régulièrement, les purger des cailloux agglutinés après les tempêtes. Ils les changent tous les dix ans. Dix ans que je en l'ai pas vu.
Mon frère se moquerait de moi, si je pouvais le voir et si nous étions encore gamins. Il mettrait son visage entre les mailles énormes du filet jusqu'à ce que j' aie peur. Mon frère fier ludion, qu'elle crève cette pétasse il doit dire aux autres, sans préciser que je suis sa soeur. Mon frère il se tait, et lorsqu'il parle il a toujours des phrases contre moi. Par moments seulement il parle de son grand frère, lorsque j'étais encore ça pour lui, l'aîné. Il n' a jamais eu de soeur et jamais il ne parle des autres femmes, ça j'en suis sûre et d'ailleurs il me l'a écrit : à cause de toi, de savoir que tu vas faire ça, et puis : de savoir que tu as fait ça, je peux pas regarder une gonzesse sans avoir la gerbe.

Mon frère, c'est un homme inverse, un homme figé en l'air, il monte et descend (bien encordéWinking. Son corps se plaque dans les plis des roches pour travailler, il oublie, son visage est élisé par les éléments, marqué comme les parois. Un homme tracé mon frère, mais un homme sans mémoire, sans mémoire de moi depuis dix ans. Un homme qui ne se sait et ne se sent en sécurité que seul au milieu de rien, se reposant aux alvéoles élargies, avant de se projeter à nouveau les bras chargés de capteurs à poser, de cannules, de câbles pour les sanglages. Un homme chargé.

Les Adolescents troglodytes, à paraître (janvier 2007, P.O.L.)

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