
À la maternité ma mère venait me voir tous les jours
avec Pierre dans la poussette. Je me sentais rassurée
par sa présence ridicule et raide. Je
l’attendais, ma mère ouvrait la porte, il était
là, inutile, immobile, mais j’avais bêtement
besoin de lui. Ma mère m’a confiée en avoir
honte, maintenant, ça commençait à se voir, oui mais
toi, c’est sûr, si c’était toi qui
t’en occupais, tu comprendrais, tu te rends pas
compte.
Elle devait faire deux trois courses, je lui ai dit
laisse-le moi, vas-y, prends ton temps, mais si je
t’assure.
Elle a callé la poussette entre mon lit et la
fenêtre, près du berceau transparent. Je me suis
levée pour regarder dormir Titouan et remonter le
corps de Pierre qui s’affaissait un peu. Il
avait les yeux et la bouche ouverts, mais dans cette
ouverture un souffle de sieste, alors j’ai mis
la poussette en position allongée, et ses paupières
se sont fermées mécaniquement, comme celles des
poupées aux yeux dormeurs.
Un de mes ex-copains a ouvert la porte sans frapper,
il était confus, si troublé d’être là
qu’il n’a rien dit. Il a posé sur la
table de nuit un paquet de châtaignes grillées. Je me
suis recouchée. Il est reparti, presque timide.
Titouan dormait resserré dans une couverture roulée.
Il était encore tout ridé, ses yeux étroits, tout
petits petits dans son visage, et une bouche comme un
trait de plus, un front avec des tressaillements
juste en dessous de sa tête chevelue brune presque
poilue (des cheveux des poils jusque dans le dos).
J’ai pris le paquet de châtaignes, elles
étaient encore chaudes, j’ai mangé lentement.
Pierre a ouvert les yeux quand j’ai reposé le
carton gras sur la table de nuit. Je me suis levée à
nouveau, je l’ai détaché, je l’ai porté
jusqu’à mon lit. Titouan s’est mis à
pleurer, je l’ai sorti de son bocal pour le
prendre avec nous. On a fait connaissance tous les
trois. Je les ai caressés sur la tête, et mes mains
noircies par les châtaignes ont teinté leurs cheveux,
leurs fronts jusqu’aux yeux.
Ma mère est entrée, avec plein de paquets et un
regard qui me jugeait. Elle a posé ses sacs, elle est
allée vers le coin douche fouiller dans mes affaires.
Je pouvais entendre sa respiration agacée. Elle est
revenue avec un gant mouillé et s’est mise à
débarbouiller mes enfants en faisant des
commentaires. Je les tenais fort contre moi, elle
essayait de dégager mes bras pour atteindre leurs
visages, ils criaient tous les deux, et moi plus fort
qu’eux, mais si j’allais le faire, bien
sûr que si.
Le Tiroir à cheveux,
août 2005, POL