"Les Sardines", pour des raisons conjugales est le nom que nous avons donné à notre maison.
Des sardines en plein plateau, c'est aussi un impossible qui me plaît bien, et nous en avions marre des noms pittoresques, La Burle, Le Rocher de truc, Le Suc de machin, La Ferme de bidule, La Bergerie de chose...
Alors sur notre adresse, ça commence comme ça : Pagano, "Les Sardines", La (Bip)*...
Les facteurs en ont pris note et chemin.
Parce qu'il est facile de se perdre sur ce plateau, et que d'aucuns, voulant juste voir les éoliennes, et se retrouvaient sans-gêne chez nous, nous avions planté ces panneaux confectionnés par ma soeur.
Il n'y a pas longtemps un de mes élèves qui connaît un peu le coin, me demande si j'habite à la (Bip)* ou aux Sardines, parce que, madame, m'explique-t-il, vous m'avez dit que vous habitiez à La (Bip)*, mais c'est pas plutôt aux Sardines ? Vous comprenez, Les Sardines, c'est pas pareil, c'est pas tout-à-fait au même endroit. J'étais tellement bluffée qu'il parle des Sardines comme d'un hameau, un lieu dit, que je ne lui ai pas dit, mais non, Les Sardines, c'est juste le nom de notre maison, ça n'existe pas, c'est nous qui avons mis le panneau.
Et puis lundi soir, en revenant des rencontres avec les lecteurs de Thonon-les-bains et Clichy-sous-Bois, je freine pour tourner chez nous et je vois dans les phares un panneau en métal tout neuf, oeuvre municipale, montrant la direction des éoliennes d'un côté, et des Sardines de l'autre : notre histoire d'amour est devenue un lieu-dit.
Voilà c'est tout simple, pour créer un nom de lieu il suffit de le dire, le faire écrire, le faire passer dans les mains du facteur, dans la tête des gens.
Un jour peut-être ce nom se retrouvera sur une carte, mais ce ne sera pas spécialement parce que j'ai mis une carte au dos d'un roman, mais plutôt parce que j'aurai fais mentir sa narratrice :
J’avais dit oui pour délivrer les branches
basses des sapins prises dans la neige et
m’amuser, comme lorsque j’étais petit, du
ressort soudain et mouillé. Pour repérer les anciens
chemins juste à l’absence du mort bois, ces
chemins de forêt évidés à hauteur d’homme. Pour
marcher là où les arbres ne poussent plus à force de
marches séculaires. J’avais dit oui pour
marcher sur les marches à peine oubliées des autres.
Avec mon frère on avait ce jeu, repérer les chemins
disparus, mais pas tout à fait, les anciennes routes
communales entre les lieux-dits en ruines, des lieux
qui ne sont plus nommés que par les vieux.
Les
Adolescents troglodytes,
à paraître (POL, janvier 2007)
*Ce lieu-dit étant trouvable sur une carte (et "Les
Sardines" pas encore, je ne le nomme pas
publiquement, ayant eu disons quelques problèmes -
mineurs mais quand même - avec un lecteur un peu
"zélé")