On
a pris un appart au centre de la ville avec
l’argent d’EDF, on s’est installés
comme un jeune couple d’étudiants.
C’était un appartement tout petit, meublé, en
fait encombré des objets innombrables, des bibelots
et des poupées de collection de la proprio. Il était
kitsch et limite insalubre, avec une seule chambre.
On dormait sur le canapé un tour chacun, on changeait
chaque semaine, on se partageait les corvées, comme à
la ferme. Je passais le balai, je faisais la
vaisselle, la cuisine, le linge. Le linge franchement
j’aime bien, ça se fait tout seul, même le tri
(je sais pas où j’ai lu ça, un personnage de
livre les appelait les gestes des anges, les gestes
d’intérieur qui se font tout seuls). Axel
bricolait après le lycée, il réparait les fuites,
tout ce qui foutait le camp et y’en avait
beaucoup. Un jour il a tracé une saignée le long des
murs pour refaire l’électricité, je l’ai
traité de fou, il y avait de la poussière partout, il
était tout gris et blanc. Il a passé la main sur ses
paupières, et son regard est sorti de ce geste tout
noir et vivant.
J’adorais notre vie à deux. Je me suis mise à
réajuster mon corps comme un corsage, tous les matins
et soirs. J’y passais des heures, et mon frère
me rappelait les visites à notre père des jours
avant, comme si je n’aurais pas eu le temps de
me démaquiller et d’enlever mes clisses et mes
treillages.
Je prenais du temps c’est vrai, mais
c’était du temps à part, du temps pour moi, du
temps pour me retrouver et même pour me modeler, du
temps plastique qui me rendait confiante. Je bordais
mon sexe dans la peau de mes testicules remontée, ou
dans le creux de mes fesses, dans un souci méticuleux
de latéralisation. Je me sculptais fille, je le
faisais depuis longtemps, mais ce n’était plus
en cachette, vite fait mal fait, la peur au corps
d’être découverte. Alors je prenais mon temps,
je retroussais ma verge avec patience.
J’étirais ma peau comme on recouvre un corps
endormi d’une petite couverture, par pudeur,
pas peur qu’il ait froid.
Mon frère s’agaçait derrière la porte de la
salle de bain. On se disputait parce qu’il me
trouvait indécent, moi qui voulais être tenue, corset
et gaines serrés (je les achetais dans les sex-shops
ou dans les brocantes), il me trouvait indécent et
démodé pour une femme, il chuchotait un soutien gorge
ça suffit, même quand on a rien à mettre dedans, tes
emballages ils sont vides, c’est que de la
mousse. Il n’osait pas dire ça trop fort, pour
une fois on avait des voisins. Pour les voisins
justement, il fallait bien faire comme si
j’étais une fille, et comme je ne pouvais pas
être la grande sœur de mon frère (il
n’avait jamais eu de sœur, il n’en
aurait jamais), sans rien se dire on a pris
l’attitude que les gens attendaient de nous,
celle d’un jeune couple qui se ressemble.
Les visites à notre père se sont espacées, puis il ne
nous a plus reconnus, et mon frère s’est forcé
deux trois ans à me parler au féminin, à être tendre,
attentionné devant témoins, et indifférent, agressif,
parfois à me violenter au masculin, la porte
refermée.
Je savais à quoi m’attendre quand je rentrais,
mais ça faisait rien, j’étais si bien, presque
heureuse. Les cures d’hormones, fatigantes et
bienfaitrices, me rendaient mon corps, dans une fonte
musculaire progressive que je mesurais impatiemment
devant le grand miroir du couloir. Elles me
ramenaient ce corps, et ce corps m’avait manqué
si précisément que ça me blessait entre les jambes,
dans ces omoplates fouillées (je me tordais pour les
voir se dessiner enfin), entre mes seins débutants.
Mon frère bousculait ce corps de femme qui se
dépliait dans le couloir. Ce corps m’avait
manqué si longtemps qu’il me manque encore
aujourd’hui, par échos, par pulsations.
Les Adolescents troglodytes,
à paraître (janvier 2007, P.O.L.)