Parfois on ne refuse pas de lire le texte fini, en public, non sans émotion et bafouillages.
Mais ce qu'on aime par-dessus tout, c'est entendre les autres lire ou lire les autres.
Entendre les auteurs lire leurs propres textes, et pourtant ils le font souvent mal, mais c'est ce "mal" là qui est prenant. Charles Juliet a écrit sur les voix dans "L'autre faim", on peut voir/écouter cet extrait de Juliet lisant justement ce passage sur les voix, et c'est beau beau beau.
Il y a aussi les heures qu'on passe à lire des histoires à nos gosses, avec des images sonores qui reviennent plus souvent que d'autres : plus de 15 ans que je m'y colle, au Grand échalas*...
Les enfants eux-mêmes se lisent ces histoires, les plus grands faisant découvrir leurs préférés aux petits.
Sans doute ma mère faisait-elle de même, je n'en ai pas de souvenir, mais c'est impossible autrement.
Et puis il y a les livres lus par les hommes, avec leurs belles voix profondes.
Lorsque j'ai rencontré le père de mon fils, je lisais en silence Les Mémoires d'Adrien de Yourcenar (ou c'était L'Oeuvre au Noir ?)**. Il s'est assis en face de moi et m'a proposé de me lire Flaubert. C'était ce que je préférait de lui, cette voix me lisant Salammbô. On avait une histoire d'été, très libre et légère, mais à chaque fois il y avait cette lecture, et ça c'était sacré. Sauf qu'un jour où je n'avais pas envie de l'attendre, j'avais fini le livre toute seule, et ça l'avait mis dans une colère impressionnante. Il était jaloux de ma lecture solitaire.
Le père de mon fils me lisait lui les phrases sans
bornes de Flaubert, et m’envoyait des lettres
courtes, très précisément justes. Il n’y a pas
une seule hésitation dans les textes froids que
j’ai reçus. Je lui ai écrit moi aussi, un peu
plus tard : je lui parlais de ma solitude et de
cette liberté que je n’aurai plus jamais. Je
lui parlais de ma liberté et de cette solitude dans
laquelle je serai toujours. J’étais enceinte et
décidée. Il n’a jamais répondu.
(...) je voulais garder cet enfant envers et contre
tout, contre tous, et s’il le fallait peut-être
contre lui.
(...) son silence grandit à mes côtés.
(...) Sur la plage, avant la fin de la nuit, bien
avant de sentir mon fils se placer, se tourner dans
mon ventre, j’avais déjà perdu le regard de son
père. Il s’était levé pour pisser face à la
mer. L’aube commençait à se tordre sur la
plage, près de l’embouchure où le fleuve se
mélangeait à la mer en prenant des couleurs
soutenues, dans les bleu roi, bleu sombre, tous ces
bleus que j’aime tant. J’attendais le
matin, je questionnais cet homme debout devant les
vagues. On aimait parler ensemble, très près
l’un de l’autre, il n’était pas
nécessaire d’aller plus loin, et déjà attendre
le jour c’était beaucoup pour mon âge. Je
n’étais pas ambitieuse de grandes histoires
d’amour. Je finissais mes vingt ans avec une
insouciance aussi grandiose et saugrenue que son idée
de pisser au reflux. Le fleuve se mêlait plus que
jamais à la mer, les bleus finissaient par se
confondre. On était rentrés avec le jour pour se
débarrasser de l’humeur de la mer et faire
l’amour sans aucune précaution, mais
c’était si tôt encore ce matin-là dans ma vie,
que je ne pensais pas plus aux maladies qu’aux
lendemains. Je ne me sais plus très bien à quoi je
pensais. J’étais comme l’auditrice libre
de cet homme. Il me lisait
Salammbô
et me racontait ses affaires d’amour du jour,
de la nuit, enfin, ses affaires.
On vivait dans une nuit d’été sans vent, une
nuit sans début ni fin. Cette nuit n’était
faite que d’un soir hésitant jusqu’à
l’aube : si longue la menteuse mais si
courte. J’écoutais tout ce qui se passait,
j’étais attentive à ce temps sans fin.
J’étais patiente comme cette nuit.
J’étudiais, curieuse, les mensonges de cet
homme qui me faisait la lecture.
Pour être chez moi,
récit, édition du Rouergue, mars 2002
*à force d'ailleurs le livre s'abîme, et
il est introuvable, donc si vous voyez un jour un
exemplaire plus ou moins neuf de ce livre, merci
beaucoup de m'en avertir : Le Grand échalas,
texte de Rose Impey, illustrations de Moira Kemp,
éditions du Seuil
** tiens, ça me fait penser, il vient de commencer
Les Nouvelles Orientales (pas le père, le
fils)