nocturne

J’aimais Joë à cause de tout cet oubli factice qu’il me donnait. L’oubli est un signe de la mémoire. Un signe de loin, à peine perceptible, comme cette ombre sur mes yeux, pleine et douce. Cette ombre soulageait mes paupières, les fermait un peu, et j’imaginais n’importe quoi, lorsqu’il se penchait vers moi, lorsqu’elle se penchait sur moi, vaste, lisse, impénétrable.

Les nuits, même longues et chaudes, entrouvertes sur nous en été, même soulignées d’étoiles en désordre (ces étoiles ramassées autour d’une lune arrogante, ronde et toute tendue), les nuits, même sans aucune faute, belles comme des promesses tenues, et qu’un silence plus solide que le vent du sud peaufine encore, les nuits, aussi souples et naïves que la sueur déposée sur nos peaux, les nuits, même toutes les nuits ne pouvaient pas me couvrir d’une telle ombre. Cette ombre épaisse et mince portait tout un tas de lumières ciselées dans son cuir translucide. Elle était insondable et légère. Elle était si sûre d’elle que tout, tout autour d’elle, s’éclipsait, s’y confondait. Il n’y avait dès lors pas plus d’étoiles que de lune, mais juste ces grains de beauté plus noirs encore, et ces taches de nuit totale, qui me permettaient de fermer les yeux.
Je m’approchais de Joë, et mon regard s’épuisait. Je n’y voyais plus rien, ou si peu : les points noirs s’effaçaient les uns après les autres, les plis sur sa peau étaient toutes les étoiles retournées. J’entendais près de lui les lueurs disparaître, et si je posais mon visage tout contre son dos, l’ombre me promettait des bruits que j’aime, les ailes des chouettes soucieuses, les souffles nocturnes les plus discrets.
Mes yeux se fermaient et j’écoutais plus près encore. Ses poumons peinaient, il respirait au même rythme que se plient les ailes des chouettes, le bruit cinglait la nuit si lentement, si vite, que l’animal traqué était surpris, pris dans cet ensemble de plumes érectiles, plus chaudes encore que la nuit d’été sans lune dont elles froissaient l’espace, plus fluides que le souffle chaud sur lequel elles prenaient appui. Je me souviens de son dos tacheté, et de mes mains posées sur cette nuit aux bruits si réservés.
Je ne pouvais plus bouger.


Pour être chez moi, récit, édition du Rouergue, mars 2002

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