mes collèg(u)es en notre pays
Comme moi, d'autres profs font la navette entre l'un et l'autre.

Mais ces collègues le font souvent avec découragement (pour eux c'est loin, c'est haut, c'est dans les nuages et la neige longtemps), parfois avec réticence.

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Déjà, en "bas" les élèves sont catalogués par beaucoup de profs comme des enfants de "paysans" et futurs paysans eux-mêmes, mais en "haut" ce sont plus que des paysans, ce sont des "padgels", des paysans aussi, mais pire : des paysans accrochés à leur terre. Parmi eux, ma fille, arrière petite fille de paysans aveyronnais, si on veut à tout prix avoir raison...

En "haut" c'est un petit collège, environ 80 élèves, 4 classes de 6ème à la 3ème.
Ces élèves sont paraît-il des grosses feignasses, n'apprennent rien. Oh c'est sûr, me confie leur jeune, dynamique et sportive prof d'espagnol, une prof sympa pourtant, ils veulent rester sur leur plateau, alors, pour élever des chèvres, y'a pas besoin de l'espagnol.
Sauf que, voilà, je lui explique, tout d 'abord, il n'y a presque pas de chèvres sur le plateau, mais un peu de moutons et surtout des vaches à viande. Et puis, tu sais, je vis là-haut, j'y ai des amis agriculteurs, très cultivés, d'autres pas, et très fermés, comme partout. Les enfants des uns comme des autres ont besoin de l'espagnol, du russe, du chinois, des arts plastiques, de la musique, tout le monde à besoin d'apprendre une langue étrangère, une langue qui ne soit pas forcément instrumentalisée comme l'anglais, ils ont besoin de littérature, d'histoire, de sciences, etc, tout simplement pour vivre. Alors ne dis pas des choses pareilles. Elle me dit, mais je leur dit pas. Je m'énerve : mais tu le penses !

Elever des bêtes à viande n'empêche pas de lire des poèmes. Mais surtout, on n'est pas là, nous les profs, pour préparer l'avenir professionnel de nos élèves, on est là pour leur avenir tout court (et tout grand), pour faire de nos élèves des citoyens, des citoyens du monde, pour qu'ils aient une culture, un esprit critique, l'envie d'apprendre, encore et toujours, le besoin de découvrir.

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Pourquoi un agriculteur aurait moins besoin d 'art, de langue étrangère, d'ouverture, d'histoire, de sciences, d'esprit critique ?

Elle me dit que c'est eux qui affirment ça, qu'apprendre l'espagnol ne sert à rien. Mais oui, dis-leur : ça ne sert à rien, à rien d'autre que grandir, sur la plateau comme ailleurs. Elle me regarde comme si j'étais une sorte de martien, peut-être me regarde-t-elle comme si j'étais une de celle-là, une padgel, obtuse, têtue, à vouloir rester sur "mon" plateau.

Quelques jours après, j'ai une discussion avec un de mes élèves du collège d'en "bas". Un grand 3ème, barbu et un peu crâneur, arrivé en cours en jupe longue : de fil en aiguille à propos de sa tenue (il était vraiment superbe, on en est naturellement venus à parler tolérance, travestissement - ce n'était pas du tout son cas, mais ça aurait pu - liberté de penser, etc) je lui ai dit que je n'étais pas là pour les préparer à une quelconque profession, et devant sa surprise, j'ajoute : "tu ne vas pas être que boulanger ou artiste, de toute façon, quand tu seras grand, tu ne vas pas être déterminé par ta profession, si ? Tu crois que moi, par exemple, toute ma vie, tous les moments de ma vie, je suis seulement prof d'arts plastiques, quand même?".

Si, il le croyait : il faut dire que les profs, ça donne toujours des leçons, ça croit toujours tout savoir, sur tout, tout le temps. Alors pour lui, être prof, ce n'est pas enseigner, non, c'est une attitude, un comportement, un caractère, un sale caractère.
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