Faire son miel de la boue


Je n’ ai pas écrit ce carnet de résidence, non, mais j’en suis le personnage, pour une fois… Je suis le personnage de Clopine, résidente permanente en pays de Bray.
Emmanuelle Pagano



Faire son miel de la boue brayonne…


Je crois bien que la solitude a toutes sortes de goûts différents : parfois aussi amère que de la ciguë ou aussi douce que le fruit d’un jardin fécond. Le plus souvent, c’est comme un entre-deux, un sensation douce-amère, de vagues et sourdes aspirations : un front brûlant contre une vitre froide, qui protège une maison chaude du brouillard humide d’un début d’hiver brayon…

Entendons-nous : j’ai la chance inouïe d’habiter une demeure entourée, et ma longère brayonne abrite des gens que j’aime, des bêtes silencieuses et paisibles, des activités de toutes sortes. Pourtant ma passion principale, la littérature, me renvoie souvent à la solitude. Non que ceux qui m’entourent soient insensibles aux livres, mais dans leur cas, la littérature ne les isole pas du monde, ne leur dessine pas comme un carcan enchanté. Dans le mien, oui. Mais c’est une solitude adoucie, réchauffée, acceptée enfin. Et puis, se dire solitaire, alors que votre chambre emplie de livres vous apporte, comme l’océan la vague, le murmure du monde entier, est-ce raisonnable ?

En tout cas, j’étais bel et bien seule, cette fin d’automne-là, quand j’ai entendu parler, grâce au journal local, de la présence d’Emmanuelle Pagano en « résidence d’écrivains », à la Folie du Bois des Fontaines de Forges-les-Eaux.

La Folie du Bois des Fontaines est une pâtisserie. Fine, certes, avec sa toiture contournée et un bel escalier, mais répondant cependant à l’ostentation bourgeoise des Parisiens fortunés qui , rajoutant fausses tourelles et multipliant les fenêtres inutiles, l’ont faite construire au 19è siècle. À quel motif  ? Les mauvaises langues forgionnes évoquent encore, ici ou là, un « bordel de luxe » du genre de celui qui, si l’on en croit Proust, justifiait un arrêt de train sur la côte normande. En réalité, je crois bien qu’il s‘agissait d’un pavillon de chasse… mais une chasse à quoi ? En tout cas, elle est au cœur de ce qui fait la réputation, la richesse et peut-être la perte de Forges-les-Eaux, je veux dire ce complexe fait du flamboyant Casino, du Club Méditerranée, du golf, des allées arborées, des lacs à canards, des pelouses anglaises et des parkings de voitures. Le tout, à cinq kilomètres, à vol d’oiseau, de chez moi.

Et c’était là que, d’après le journal, s’était posée, comme un oiseau migrateur, une écrivaine, invitée à une retraite solitaire, destinée à féconder l’écriture de son quatrième roman. Ma curiosité, évidemment, ne pouvait qu’être éveillée.

Une photo d’Emmanuelle, assez imprécise, à cause de la mauvaise qualité du papier journal, illustrait l’article. On voyait juste une jeune femme mince, plus que simplement vêtue, assise en pleine nature, jambes croisées, sur une pierre plate. L’interview n ‘en livrait pas beaucoup plus. On y apprenait que la jeune femme appréciait sa retraite, qui la délivrait pour un temps des contraintes domestiques et familiales, qu’elle profitait pleinement de l’occasion et qu’elle faisait de longues promenades solitaires dans le Bois de l’Epinay.

Le Bois de l’Epinay ! C’est un petit bois municipal, mis à rude épreuve : des manifestations s’y déroulent chaque année (fête du cheval, démonstrations d’attelages de chiens, fêtes soi-disant champêtres) toujours plus nombreuses, provoquant piétinement excessif et saturation du bois. Des pans entiers disparaissent, pour laisser place à de gros pavillons bourgeois. Et la déviation tant attendue, qui allait délivrer le centre du bourg des énormes poids lourds, allait en dévorer un gros bout. Il restait cependant un étroit sentier écologique, deux tourbières classées, des allées forestières restées majestueuses, que je connaissais comme ma poche. Si je le voulais, il me serait si facile, feignant le hasard, d’y croiser Emmanuelle. Je pouvais emmener le chien, qui fournirait peut-être le prétexte d’une rencontre ? Mon imagination galopait…

J’essayais de mettre à profit ma connaissance des lieux pour reconstituer la journée d’Emmanuelle. Son réveil, dans la chambre luxueuse. Elle devait aller à la fenêtre, tout de suite, soulever d’une main le rideau blanc, contempler les arbres et les feuilles rousses tombées sur la pelouse détrempée. En pays de Bray, les mois de novembre, de décembre n’ont rien de terrible, rien d’insurmontable. Mais c’est un lent pourrissement, une imprégnation humide, de la glace fine, en plaques blanches, sur les flaques de boue. C’est le moment où l’on porte les lourds manteaux de l’année précédente, qui alourdissent la démarche la plus dansante. Où l’on hésite à laver les pulls, tant leur séchage prend de temps, et remplit les cuisines de la mélancolie de la laine qui dégoutte. Emmanuelle, après des heures passées devant son écran (et j’imaginais l’ordinateur portable crépiter, sur une table poussée sous la fenêtre, dans la chambre de la résidence, ce crépitement remplaçant les feux d’automne d’autrefois), devait avoir comme un léger frisson en prenant son manteau ou peut-être un vieil anorak, en enfilant ses bottes ou ses chaussures de marche. Il fallait que son appétit de nature, son besoin de marcher, soient bien grands, pour qu’elle tourne le dos aux lumières de la petite ville, qu’elle s’enfonce dans le Bois, qu’elle y tourne et y retourne.

Elle devait apprécier, en rentrant, le thé que des mains efficaces devaient lui servir, appeler ensuite au téléphone les siens, qui habitaient si loin, sur ce plateau ardéchois enneigé, puis accomplir ce travail qui écoeure toujours un peu, donne une sorte de nausée et une légère migraine : se relire, élaguer ce qui étouffe le texte, arracher les ronces et corriger les fautes d’orthographe !

Emmanuelle considérait, d’après l’article, cette retraite comme une « chance ». Ma chance, à moi, ç’avait été de lire un de ses livres : Le Tiroir à cheveux, qui n’avait pas quitté mes mains avant que la dernière page fût tournée. Je savais qu’elle avait une écriture précise, légère, maîtrisée à l’extrême, une sensibilité tenue en laisse, mise toute entière au service du texte. Que son écriture était lumineuse et cependant resserrée, minutieuse et éclatante à la fois. Qu’elle participait, sans aucun doute, à ce courant si brillamment illustré par une Annie. Et que cette « chance » évoquée dans l’article, elle allait s’en saisir pour écrire encore, et encore…

Je savais aussi que cette résidence d’écrivains était la conséquence d’un événement exceptionnel qui s’était déroulé pendant deux années consécutives, en septembre. Les habitants de Forges en avait reçu l’écho, et pourtant, la population, constituée de couches sociales cohabitant sans vraiment se rencontrer, ne faisait pas preuve, jusque là, d’un appétit littéraire débordant. Que ce soit pour le monde rural, lent, des paysans se connaissant tous, vivant aux champs, suivant attentivement le cours de la viande de bœuf et les fluctuations de la Politique Agricole Commune, ou pour l’autre population, autour du Casino, la clientèle aisée, tout entière tournée vers la convoitise de l’argent, les « Feuilles d’Automne », festival littéraire, avaient détonné. Les grandes tentes blanches dressées sur la pelouse verte , les conférences d’écrivains qui s’y étaient tenues, les conseils des éditeurs parisiens présents, les débats, les jeunes femmes gracieuses en « simples » petites robes noires , tout cela avait eu évidemment un retentissement , avait secoué la lymphatique torpeur du bourg. Je m’y étais rendue, poussée par l’envie de rencontrer ceux qui avaient écrit certains des mots dont je me repaissais. Je n’avais évidemment osé adresser la parole à quiconque, avais furtivement acheté trois livres, étais rentrée précipitamment chez moi.

Cette timidité excessive était aussi la marque de mon pays, où Emmanuelle était venue écrire. Finalement, elle avait sans doute raison de se promener, solitaire, près des tourbières du Bois de l’Epinay, et si la chimère d’une rencontre entre nos deux solitudes, nos deux passions parallèles, tout ce que je pouvais deviner de correspondances entre elle et moi, ne s’était pas concrétisée, c’était tant mieux. Le but final de sa résidence, pour laquelle les organisateurs de « Feuilles d’Automne » avaient très certainement dû déployer des efforts remarquables de persuasion, d’enthousiasme et d’énergie, était l’écriture d’Emmanuelle. Cela seul comptait.

Il me restait à espérer qu’elle fasse un peu son miel de mon pauvre et peut-être rebutant pays, aux habitants si timides et maladroits. Mais je savais que je pouvais lui faire confiance : elle irait à l’essentiel, se souviendrait des Bois, même blessés, de cette terre-éponge, de ce « Pays de Bray » - la « bray » étant la « boue » gauloise, dont nous ne sommes pas avares par ici - et qu’elle mettrait à profit cette retraite pour son travail d’écrivain.

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Emmanuelle et moi nous sommes finalement rencontrées, virtuellement* certes, comme il arrive désormais grâce à Internet et j’ai su qu’elle s’était souvenue les tourbières du Bois de l’Epinay : la preuve ? Ces quelques lignes de sa main, extraites de son futur roman et directement inspirées de son séjour ici :

« …Il y avait plusieurs promeneurs, des randonneurs, des pêcheurs à la rivière retrouvée, dont les berges étaient ensablées. Du sable poussiéreux, même pas de vase, à la place de notre tourbière, à la place de notre boue gonflée d’odeurs. Je me suis assise sur ce qui restait des arbres à terre et j’ai respiré de mémoire, mais ça ne me revenait pas vraiment. Ce qui me remontait c’était juste comme une image, comme une photo, celle de nos bottes de pluie ou de neige laissées en vrac dans l’entrée de la maison. Peut-être aussi des sensations, les sensations glissantes de nos pas téméraires et infatigables dans la tourbe, la neige, les prés gorgés. Aux stagnations de la rivière, il y avait parfois une couche de glace pleine de feuilles et d’ombres, je marchais dedans pour entendre fondre le bruit déchiré et faire hausser jusque dans mes mollets la caresse de la boue froissée sous mes bottes »*.


Rien que pour cela, n’est-ce pas ?

Clopine Trouillefou,
Beaubec la Rosière, le 15 août 2006


*extrait de Les Adolescents troglodytes, à paraître (POL, janvier 2007)

Texte à paraître dans "Feuilles d'automnes 2006, les Carnets de résidence", (Association Feuilles d'Automne, octobre 2006, hors commerce).

* voir aussi "
sensibles arpions et autres clopineries" (note du 26/04, catégorie "pieds" bien sûr)






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